Accueil Blogues APFC Réflexions d’un forestier : Comment s’assurer que les forêts seront là pour les prochaines générations

Réflexions d’un forestier : Comment s’assurer que les forêts seront là pour les prochaines générations

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Certains pensent que l'industrie des produits forestiers détruit de façon irresponsable de grandes parties des ressources forestières du Canada. Ce n'est pas le cas.

Mon collègue Étienne Bélanger déboulonne quelques mythes concernant le secteur forestier et explique comment les forestiers travaillent sans relâche pour faire en sorte que cette précieuse ressource renouvelable soit présente pour les générations à venir. -- David Lindsay, président et chef de la direction, APFC

 

par Étienne Bélanger, directeur de la foresterie, APFC

Des propos récents sur la perte de forêts à l’échelle mondiale laissent entendre que le Canada est un important contrevenant à cet égard, et même « le pays qui contribue le plus à la déforestation dans le monde ». Les rapports et les articles, bien que s’inspirant de sources scientifiques solides, peuvent cependant déformer l’information d’où ils tirent leurs affirmations. J’aimerais aborder certains termes qui sont souvent mal utilisés ou utilisés de façon interchangeable quand on parle des forêts. Je discuterai aussi, dans ce blogue, de concepts importants pour comprendre le cas particulier des forêts du Canada. Comme nous le verrons, le Canada a un dossier très positif et avant-gardiste quand il s’agit de s’assurer que ses forêts sont aménagées de façon durable et qu’elles seront là pour les générations à venir. Les forestiers contribuent à cet objectif.

Au Canada, les forestiers qui pratiquent en forêt publique sont confrontés à des paysages forestiers si vastes qu’ils ne pourront jamais les parcourir à pied en entier. Peut-être parce qu’elles sont tellement étendues, les forêts du Canada semblent ne pas changer, être inépuisables ou même éternelles; or, elles ne sont rien de tout cela. Même en l’absence de perturbations humaines, les feux et les épidémies d’insectes perturbent constamment des portions de la forêt. Après qu’un peuplement a brûlé (ou, dans le jargon des forestiers, qu’il a subi une perturbation), les espèces d’arbres ont tendance à revenir dans un certain ordre. Les arbres qui poussent rapidement en pleine lumière, comme le tremble, sont généralement les premiers à s’installer après l’ouverture du couvert forestier. Les espèces plus tolérantes à l’ombre, comme le sapin baumier, croissent sous les premières, et quand celles-ci meurent, la seconde vague prend graduellement leur place. C’est là un processus appelé avec justesse « succession ». À mesure que les arbres changent, les animaux changent aussi, les parulines et les orignaux cédant leur place aux pics et aux martres. En somme, les forêts ne sont pas statiques ni « intemporelles ». Elles se transforment, évoluent et s’adaptent constamment, selon une échelle temporelle difficile à saisir, à sentir ou à visualiser.


                         Repousse de trembles deux ans après un feu (Wikimedia Commons).


                         Les espèce tolérantes à l'ombre, telles que le sapin baumier peuvent
                         croitre sous le couvert forestier.


Un aménagiste forestier doit considérer tous ces facteurs, inventorier, évaluer et comprendre la forêt dans son ensemble dans le temps et dans l’espace, de façon à produire des stratégies d’aménagement à long terme qui auront des implications sur plusieurs générations à venir. Le forestier doit décider quand, où et comment récolter les forêts matures sans nuire à l’équilibre naturel de ces changements constants. Quels volumes doit-on récolter? Quelles pratiques de récolte choisir pour ne pas miner la résilience de l’écosystème forestier? Quelles pratiques pourraient favoriser des régimes de succession efficaces et variés et la biodiversité?

Compte tenu de ce qui précède, j’aimerais présenter quelques observations sur les concepts souvent utilisés pour parler de l’état des forêts. Le premier est la « déforestation ». Les gens ne se rendent souvent pas compte que la déforestation a moins à voir avec l’action de couper des arbres d’un territoire forestier qu’avec ce qui survient après la coupe sur le même territoire. Si la forêt est régénérée, naturellement ou par la plantation, cette coupe d’arbres n’est pas de la déforestation. Un incendie de cause naturelle et la récolte par l’homme entraînent tous deux un état temporaire sans arbres dans ce qui était et sera encore un territoire forestier. Par contre, si le territoire forestier est subséquemment utilisé à d’autres fins que la foresterie, comme pour l’agriculture, le développement urbain ou la construction de routes, la forêt ne reviendra pas. C’est à cela que la déforestation fait référence. En fait, si quelqu’un a intérêt à éviter la déforestation, ce sont bien les forestiers, car leur gagne-pain et leur respect des règlements d’aménagement forestier exigent que les zones récoltées soient régénérées en forêt après la coupe.

La « perte de forêts » et le « gain de forêts » sont des concepts connexes, mais différents de la déforestation. L’évaluation des pertes et des gains de territoires forestiers est de plus en plus populaire en raison de l’incroyable amélioration des technologies de télédétection (c.-à-d. des signaux propagés par des avions ou des satellites pour obtenir des informations) qui a eu lieu ces dernières décennies. Jusqu’à récemment, bien des statistiques sur les forêts disponibles pour estimer le couvert forestier mondial n’étaient rien de plus que des suppositions éclairées. Bien que dans les pays développés, on prenne depuis longtemps des mesures sur le terrain pour estimer les stocks forestiers, ces méthodes ne sont pas utilisées partout, et en particulier pas dans les pays en voie de développement. Même aujourd’hui, alors que les technologies de télédétection permettent d’estimer le couvert forestier mondial, il faut reconnaître qu’elles ont leurs limites. Malgré tout, plusieurs plateformes en ligne fournissent maintenant des renseignements vitaux sur où et quand des forêts sont « perdues » ou « gagnées », ce qui peut guider les politiques et la planification de l’aménagement du territoire, ainsi que l’application des lois. Un important inconvénient de ces évaluations des pertes/gains de forêts se manifeste lorsqu’elles ne sont pas associées à d’autres informations sur les raisons expliquant pourquoi ou dans quelles conditions les forêts ont été « perdues » ou « gagnées » : elles peuvent en effet mener à des conclusions mal fondées. Une forêt peut sembler perdue après une conversion du territoire à un autre usage (c.-à-d. déforestation), une conversion à une espèce exotique ou une plantation en monoculture, une récolte (légale ou illégale), une épidémie d’insectes, une maladie et/ou un incendie (naturel ou de cause humaine).


                          Zones défoliées par le dendroctone du pin ponderosa au Canada
                          (millions d'hectares)
http://nfdp.ccfm.org/insects/national_f.php

Ainsi, la même perte de 1 % de forêt peut avoir des implications complètement différentes selon la cause sous-jacente et si, bien sûr, cette perte est temporaire ou permanente. Et c’est la même chose pour les « gains » de forêt. Il peut s’agir d’une plantation en monoculture, d’une forêt dégradée ou simplement de la régénération naturelle. Finalement, même dans une forêt aménagée de façon durable, les gains et les pertes ne seront pas nécessairement équilibrés pour donner une somme nulle chaque année. Il y aura un décalage d’un certain nombre d’années ou de décennies entre une « perte » et un « gain dans un territoire donné, qui est strictement dû au temps qu’il faut à la régénération forestière pour atteindre la hauteur nécessaire pour être détectée par télédétection. Si, pendant une période, les perturbations naturelles sont bien plus importantes que la normale (comme c’est le cas au Canada depuis le milieu des années 2000 en raison des ravages causés par l’épidémie de dendroctone du pin ponderosa), cette approche fera état de « pertes » forestières importantes pendant des années, avant de signaler un énorme « gain » de forêts qui se produira quand la forêt aura été régénérée.

La « fragmentation », ou la division d’un bloc continu de forêt en unités séparées, est un terme plus difficile à cerner. Pour qu’il ait du sens, il faut un point de référence. Si une forêt couvre 5000 kilomètres carrés, est-ce que le fait de la diviser en deux a une incidence? Quelle portion de cette forêt sera influencée par la fragmentation? Quelles espèces? Qu’en est-il si on sépare en deux unités une forêt de 50 kilomètres carrés? Parler sérieusement de fragmentation exige qu’on réfléchisse bien aux caractéristiques physiques des forêts en question. Il faut examiner très soigneusement et de façon impartiale les données probantes et établir de quoi la flore et la faune associées à cette forêt ont besoin. Puis, il vous faut ajouter une marge de sécurité à vos estimations selon ce que vous pensez de la précision des données. Quand on élabore des plans d’aménagement forestier, il faut vraisemblablement considérer différentes échelles de fragmentation pour gérer les besoins des différentes espèces. Ces types de considérations mènent à intégrer des pratiques forestières à faible empreinte comme la récolte hivernale (qui ne nécessite pas de chemins permanents), la réhabilitation des chemins, l’agglomération des blocs de coupe pour minimiser la densité des chemins, etc.

Le dernier terme que j’aimerais commenter est « l’intégrité », ou le caractère intact d’un territoire forestier, qui met généralement l’accent sur la présence ou l’absence d’activités humaines dans ce territoire. Il est incontestable que les territoires forestiers dont le caractère intact est très élevé sont très précieux d’un point de vue scientifique. Ils servent de référence scientifique pour étudier comment les écosystèmes évoluent dans des conditions naturelles. De plus, ils sont d’importance émotionnelle et spirituelle pour bien des gens simplement parce qu’ils sont « intacts » et « sauvages ». Nous sommes très chanceux, au Canada, d’être l’un des pays qui conservent le plus de forêts « intactes », « non aménagées ».

Même avec un secteur forestier florissant, le Canada continuera d’avoir une vaste étendue de forêts « intactes » et « non aménagées ». Environ 40 % de nos forêts sont trop loin au nord pour être accessibles de façon réaliste. Bien qu’importante, la forêt non commerciale n’est cependant pas le seul endroit où le « caractère intact » est précieux. Dans la « forêt aménagée » plus au sud, un réseau de territoires de conservation est formé par la combinaison d’aires protégées délimitées et d’une variété de mesures de conservation. Variables selon les régions, ces territoires de conservation constituent entre 20 et 40 % de cette région du sud. Alors, la question n’est pas seulement de savoir quelle superficie est intacte et où. Les forestiers doivent considérer les écosystèmes forestiers comme un tout et se demander comment se portent toutes leurs parties, protégées ou aménagées. L’écosystème demeure-t-il en santé et productif? Conserve-t-il sa résilience et sa capacité à soutenir la biodiversité qu’il renferme?

Alors, comment pouvons-nous déterminer si couper une forêt est bon ou mauvais? Qu’est-ce qui est trop en matière de récolte? Où devrions-nous couper et ne pas couper? Ce sont des questions complexes qui dépendent non seulement de la forêt qu’on planifie récolter, mais aussi des conditions des forêts voisines et de ce qu’on prévoit qu’il se produira dans la zone récoltée et aux alentours avec le temps. C’est pourquoi le forestier pense à long terme et considère de grands espaces pour s’assurer que la diversité des plantes, des animaux et de l’écosystème qui constitue l’ensemble de la forêt puisse se perpétuer.



Les Canadiens devraient savoir que depuis 1990, en moyenne seulement 0,4 % de nos forêts aménagées sont récoltées chaque année (0,25 % si on considère toutes les forêts). Ce qui signifie qu’il faudrait 250 ans pour récolter toute la fraction des forêts canadiennes qui sont sous aménagement – qui ne forment que 60 % de l’ensemble du territoire forestier canadien. De plus, chaque peuplement forestier récolté est régénéré. Essentiellement, on remplace chaque arbre coupé ; dans les zones récoltées commercialement, cette régénération est exigée par la loi. Ainsi, nous pouvons être certains que nos vastes ressources forestières seront là pour les générations futures, car les forêts continuent de se transformer, d’évoluer et de s’adapter dans le temps et dans l’espace.

 Source: Le blog du Président / Association des produits forestiers du Canada

 

 
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