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Recycler … mais pour qui?

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La récente série de reportages de Quebecor (TVA et Journal de Montréal) sur le recyclage made in China m'a projeté (en pensées, bien entendu) dans le passé, plus précisément en 1993 lorsque trois compagnies papetières (soit Cascades, James MacLaren et Donohue) ont inauguré, en grandes pompes, la nouvelle usine de pâte désencrée Désencrage CMD, à Cap-de-la-Madeleine. Les échos des conversations qui s'animaient ce jour-là résonnent encore à mes oreilles : l'avenir de l'industrie passait par le recyclage et la pâte de vieux papiers désencrés. Celle-ci pouvait être ajoutée à de la pâte de fibres vierges sans pour autant compromettre les caractéristiques de la feuille, tout en économisant par rapport aux coûts de production de la pâte thermomécanique ou de meule. D'ailleurs, deux ans plus tard, Désencrage CMD faisait ses frais et songeait à agrandir ses installations. Personne n'aurait cru à ce moment que l'usine cesserait ses activités à la fin des années 1990.

Il faut dire que plusieurs événements, qui n'étaient certainement pas dans la boule de cristal des dirigeants de CMD, sont venus bouleverser les prévisions : d'abord, on s'est aperçu très tôt que les programmes de collectes sélectives à travers le Québec ne suffisaient pas à répondre aux besoins des papetières. Les Kruger, Cascades et cie ont dû avoir recours aux Américains pour s'approvisionner. Au Québec, il fallait compter sur le bon travail des centres de tri, alors que ceux-ci fonctionnent sans aucune norme obligatoire de qualité (bien qu'ils soient encore largement subventionnés). L'avènement de l'industrie papetière chinoise et l'explosion de la demande pour les papiers récupérés (donc des prix) a sonné le glas de CMD et de tout autre initiative du même genre. Le marché actuel des papiers récupérés est donc dicté par la fluctuation de la demande asiatique : lorsque celle-ci ralentit, les prix des vieux papiers dégringolent, comme ce fut le cas il y a deux ans, acculant certains fournisseurs (centres de tri) à la faillite. Lorsque cette demande reprend du tonus, les fournisseurs roulent sur l'or ... mais pas forcément les producteurs de produits papetiers qui encaissent ces fluctuations mais ne disposent pas de la même marge de manœuvre pour ajuster leurs propres prix de vente.

A la lumière des reportages de Quebecor, force est de constater que l'industrie du recyclage au Québec est une illusion : c'est dorénavant la Chine qui dicte les règles du jeu. On sait déjà depuis quelques années que derrière les belles campagnes de publicité de Recyc-Québec, il y a la réalité d'un manque de moyens flagrant. Plus personne ne se surprend qu'une portion des matières recyclées dans les bacs bleus se retrouve à l'enfouissement. Plus aberrant encore, le papier récupéré est de plus en plus exporté directement en Asie, ou toutes les matières sont triées par une main-d'œuvre bon marché. Les vendeurs chinois sont alors en mesure d'offrir un produit de meilleure qualité ... aux acheteurs canadiens. Le vieux papier nord-américain est donc trié et transformé en Asie puis revendu ici à un prix gonflé en bonne partie par les frais de transport. Pour la plupart des 36 centres de tri québécois, ce modus operandi est une question de survie. Mais que penser d'une industrie qui s'offre ainsi en pâture au plus offrant et dilapide sa matière première au détriment de sa clientèle locale?

Pour les deux principaux clients des centres de tri, Cascades et Kruger, le temps est venu de limiter l'exportation de notre matière récupérée. « Notre matière première est expédiée et transformée en Chine puis le papier revient ici pour être vendu. Difficile à comprendre comme stratégie quand on sait que nos usines de pâtes et papiers ferment leurs portes partout en Amérique du Nord, » de commenter Mario Plourde, président et chef de l'exploitation de Cascades. M. Plourde serait favorable à un quota d'exportation, disons de 25%, qui permettrait aux usines de disposer de plus de matières premières. Or cela ne règle pas le problème de la variation de la qualité des matières premières : les Chinois ne se soucient aucunement de la qualité et les ouvriers chargés du tri ne gagnent guère plus de 700$ par année. « L'industrie » québécoise du recyclage a-t-elle les moyens d'investir dans sa main-d'œuvre pour améliorer la qualité de ses produits aux papetières locales? A qualité égale, si un moratoire vient restreindre les exportations, nos papetières sont-elles prêtes à s'engager à consommer un volume donné même lorsqu'elles vendent moins ou que leurs marchés se détériorent?

Rien n'est moins certain. À l'heure actuelle, l'insatiable appétit des Asiatiques pour les papiers récupérés rend toute initiative de moratoire sur les exportations bien compliquée. L'industrie papetière vit dorénavant avec les conséquences de ses choix des années 1990, dont celui d'avoir abandonné le désencrage de vieux papier à grande échelle, préférant répondre aux demandes du marché de manière décentralisée. Les centres de tri ont aussi choisi de répondre à leur manière aux demandes du marché. Dans un cas comme dans l'autre, libres à vous, chers(ères) lecteurs (ices) du Maître Papetier, de juger s'il s'agit de décisions opportunes.

Négociations ardues

Ça brasse en ce moment dans certaines négociations de contrat de travail. Les employés de Kruger Brompton ont refusé les dernières offres patronales par une marge de 71,5% la semaine dernière. Les syndiqués considèrent avoir consenti à un effort considérable l'an dernier en encaissant une baisse salariale de 10%. Les offres patronales représenteraient des sacrifices supplémentaires de 19% en avantages divers. Le syndicat se dit toujours prêt à négocier, mais la direction de Kruger ne semble pas disposer de beaucoup de marge de manœuvre.

À Montréal, ce sont les 70 employés du fournisseur d'habillage pour machine à papier, AstenJohnson, qui sont sans contrat de travail depuis octobre 2009. Les négociations avec l'employeur sont rompues depuis deux mois et les syndiqués ont voté, il y a une dizaine de jours, en faveur de moyens de pression légers pour faire débloquer la situation. AstenJohnson est un survivant dans ce secteur d'activités qui ne compte plus que 3-4 joueurs majeurs depuis sa consolidation. Chez Kruger comme chez AstenJohnson, il n'est pas question de grève. La situation de l'industrie papetière dans son ensemble confère en effet la balance du pouvoir aux employeurs dont les finances sont plus serrées et la patience très minces face aux demandes syndicales, elles aussi plus frugales.


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