Accueil Blogues Mathieu Régnier Climat : les 30 Mt de l’APFC

Climat : les 30 Mt de l’APFC

Envoyer Imprimer PDF

Dans la foulée du Sommet de Paris sur le climat, l'industrie forestière du Canada s'engage à faire sa part pour lutter contre les changements climatiques: 30 mégatonnes d'ici 2030. Voilà qui pourrait représenter jusqu'à 13 % de l'objectif canadien.

Lancé le 2 mai par l'Association des produits forestiers du Canada (APFC), le « Défi 30 en 30 » permettrait au secteur de devenir le premier au pays à contribuer volontairement aux objectifs du gouvernement fédéral en matière de changements climatiques. Selon le communiqué de l'APFC, cette cible de 30 mégatonnes ou « Mt » pourrait être atteinte par voie de mesures d'aménagement forestier durable qui maximisent le stockage du carbone en forêt, stimulent la croissance des arbres et qui mise sur une utilisation accrue de produits forestiers et de technologies propres innovatrices ainsi que sur l'amélioration de l'efficacité des usines. »

30 Mt! C'est énorme! Le symbole représente une quantité tellement importante de gaz à effet de serre (GES) qu'il est surtout connu par les négociateurs des accords internationaux! Derek Nighbor, chef de la direction de l'APFC semble pourtant très à l'aise avec l'abréviation. « Notre industrie est parfaitement positionnée pour former une part cruciale de la solution aux changements climatiques parce que nos forêts et nos produits forestiers renouvelables stockent le carbone. » Les émissions totales de GES du Canada s'élevaient à 732 Mt en 2014.

Plan en trois volets

L'initiative 30 en 30 comporte en effet trois principaux piliers qui visent la réduction des GES et l'augmentation de la séquestration du carbone: l'aménagement forestier et les pratiques forestières durables et innovantes; la recherche, le développement et la commercialisation de nouvelles utilisations pour le bois; et enfin, l'amélioration de l'efficacité des usines sur le plan énergétique. Cette stratégie comprend l'utilisation accrue des déchets de bois issus de l'exploitation forestière. Présentement, ces « déchets » sont souvent brûlés ou inutilement laissés à la pourriture.

L'APFC obtient l'appui du Forum canadien du climat. La directrice générale de l'organisme, Deirdre Laframboise fait valoir que « le Canada a besoin du leadership de tous les secteurs s'il veut réellement devenir une nation responsable en matière de climat. Même son de cloche du côté du ministère de l'Environnement et du Changement climatique. Sans surprise, la ministre McKenna considère le plan très positivement. « C'est ce genre de contribution dont nous avons besoin de la part de l'industrie et j'encourage les autres secteurs à déployer des initiatives semblables. »

Le secteur des produits forestiers se lance en grande. Il prend sur ses épaules une partie substantielle du fardeau national en matière de changements climatiques. Cela va dans le sens des engagements pris en Europe dans le cadre de la Feuille de route 2050 de la Confédération européenne des producteurs de papiers (CEPI). Dans le contexte canadien toutefois, mesurer les réductions réelles du secteur afin d'évaluer le succès de ses objectifs pourrait se révéler très délicat.


Crédit photo : Mathieu Régnier

Diable dans les détails

Certains chiffres présentés par l'APFC sont difficiles à comprendre. Le détail des calculs de cette prise en charge est très englobant, plus que louable, mais complexe. C'est la séquestration du carbone qui semble poser les plus grands défis méthodologiques. L'APFC parle par exemple d'une séquestration du carbone « dans les produits qu'elle vend ». Il sera plus simple de calculer les réductions d'émissions de GES des usines bien que d'énormes efforts aient déjà été consentis. Les émissions totales des usines de pâtes et papiers ont diminué de 66 % depuis 1990; « l'équivalent de 9 MT de CO2 par année ». L'APFC le reconnaît, « il sera difficile de diminuer davantage l'empreinte carbone des usines, mais le secteur peut trouver d'autres façons de le faire en s'efforçant d'être plus écoénergétique, en utilisant les résidus d'usine pour remplacer les combustibles fossiles et en réduisant la consommation de combustibles fossiles lors du transport des billes vers les usines et de l'expédition des produits vers les marchés. » Quoi qu'il en soit, il est en effet difficile de penser que l'industrie pourrait encore aller chercher beaucoup plus que 50 % (2,5 Mt) par ce genre d'initiatives1. Et encore, ce serait probablement à grands coûts. Il resterait donc près de 28 Mt par année à aller chercher dans la séquestration.

Jean-Philippe Renaut, un consultant en développement durable et en investissement responsable, rappelle que les détails des mesures décrites doivent respecter les principes de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques. Ces principes exigent que les mesures supplémentaires de capture de CO2 soient nouvelles, volontaires, perpétuelles et vérifiables. « Pour cette première implication remarquable d'une industrie, il faut que le détail des calculs soit transparent et fiable, dit Jean-Philippe Renaut, ils donneront ainsi le ton au reste de la démarche. » Dans cette perspective, il faut se rappeler que l'industrie a déjà l'obligation de replanter les forêts qu'elle coupe, et qu'il y a une importante activité économique autour des projets de reboisement des terres via les crédits volontaires sur le marché du carbone.

Solutions bien concrètes

Pour Stephanie Shumsky, spécialiste en développement durable chez Résolu (compagnie qui « appuie avec fierté l'approche scientifique de l'APFC »), l'accent mis sur la forêt dans cette nouvelle stratégie est plus qu'intéressant. « L'engagement ambitieux de l'APFC de maximiser les puits de carbone forestiers et d'accroître la quantité de carbone stocké par l'utilisation de produits du bois durables nécessitera des recherches sérieuses, des idées novatrices et une bonne dose de collaboration pour s'assurer que ces stratégies d'atténuation soient reconnues mondialement et que l'on en tienne compte de manière systématique. » Madame Shumsky rappelle que « Résolu a elle-même réduit de façon impressionnante les émissions absolues de GES de ses installations de pâtes et de papiers. » On parle de 70 % par rapport à l'année de référence 2000. « Nous sommes fiers d'avoir surpassé nos cibles de réduction d'émissions de gaz à effet de serre (GES), les plus ambitieuses de l'industrie » nous dit madame Shumsky. Le plan « 30 en 30 » lui apparaît comme un coffre à outils de solutions bien concrètes alors que certaines personnes comptent sur des solutions insolites ou futuristes comme celle de « recouvrir le Groenland d'une membrane réfléchissante ou de filtrer une partie des rayons solaires au moyen d'un écran spatial géant. » L'entreprise mise tout de même sur l'innovation technologique à une échelle plus... locale. Elle se dit « impatiente de voir à quels types de matériaux industriels de remplacement mènera la recherche actuelle sur les substances carboneutres et dérivées de la fibre de bois. » À ce sujet, Résolu contribue également en finançant de la recherche et soutient la bioéconomie par le biais de partenariats et de coentreprises.


Scierie - Thunder Bay (Ontario). Crédit photo : Résolu

Comptabilité complexe

Les experts s'entendent, bien comptabiliser l'effet net des réductions de GES provenant de nouvelles interventions en matière de gestion forestière ou de nouvelles technologies du bois peut être difficile ou tout au moins complexe. Heureusement, les sous-secteurs des pâtes et papier et des produits du bois sont étroitement liés par les flux de bois. En ce sens, l'empreinte carbone des deux groupes est intimement liée. Chaque tentative de réduction de GES entreprise aura probablement un impact mutuel. Au Canada, malgré le respect généralisé des bonnes pratiques de récolte, il existe une très grande variabilité, d'une année à l'autre, dans les stocks de carbone forestier. La cause? Les incendies et les dommages causés par les insectes ravageurs. Ainsi, certaines années, les stocks de carbone forestiers peuvent être réduits considérablement. Malgré ces mauvaises années, dans les forêts aménagées, les stocks augmentent toujours, mais il n'en demeure pas moins que les comptables du climat auront du mal à présenter des chiffres précis.

Il y a déjà un certain temps, le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) déclarait qu'à long terme, une stratégie commerciale de gestion durable des forêts pourrait avoir un immense impact sur la réduction des impacts négatifs des changements climatiques. Le GIEC liste une série de mesures que l'on retrouve explicitées dans le « Défi 30 en 30 » : maintien ou augmentation des stocks de carbone forestier, production d'un rendement annuel soutenu de bois, de fibres ou de sources d'énergie issues de la forêt, etc. Or, ces pratiques sont déjà en place dans de nombreux pays. Pensons seulement aux plantations forestières dans des zones qui n'étaient pas boisées auparavant ou au respect des normes de gestion durable des forêts. C'est maintenant aux entreprises canadiennes de poursuivre leurs efforts avec une nouvelle vigueur pour atteindre l'objectif commun : 30 Mt.


1 Selon nos calculs, la limite supérieure des économies maximales de GES produites par les usines se situerait autour de 2.5 Mt/an.


 

 
paptac-portal

inscription-infolettre

acces-infolettres
le maitre papetier
fpinnovations banner
buckman banner
cristini banner
le maitre papetier