Le Maître Papetier

Vendredi 15 décembre 2017

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Sylvain Lhôte et l’ère de la diversité

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Alors que s'ouvre le European Paper Week (EPW), le Maître Papetier s'entretient avec Sylvain Lhôte. Le directeur général de la Confédération européenne des producteurs de papier (CEPI) croit fermement que la compétitivité du secteur est liée à l'innovation dans les processus de fabrication et dans le développement de nouveaux produits.

Pour cet ancien dirigeant d'Alcoa qui se décrit souvent comme un bâtisseur de ponts entre les mondes des affaires et de la politique, cette vision est indissociable d'une série de réponses au défi écologique.

Le Maître Papetier: Comment s'assurer que l'industrie papetière européenne et que l'Europe suivent un chemin commun pour atteindre leurs objectifs en bioéconomie et en changement climatique?

Sylvain Lhôte: À votre question je rétorquerais, sans prétention, que notre secteur est sur la bonne voie pour atteindre ses objectifs de réduction des gaz à effet de serre ou pour contribuer aux objectifs européens en bioéconomie. À l'heure actuelle, ce serait plutôt à l'Union européenne d'adopter une stratégie cohérente pour stimuler les investissements qui éloigneront l'Europe d'une économie accro aux énergies fossiles.

L'industrie européenne de la fibre forestière et du papier est prête à poursuivre sa transformation, mais la stratégie régionale en faveur d'une bioéconomie durable doit inclure une approche holistique et cesser de traiter les dossiers du secteur bioéconomique de manière distincte.

LMP: L'industrie européenne du papier, par sa nature même, est déjà axée sur les bioproduits. Comment aller plus loin?

SL: Oui, nous produisons un produit renouvelable et recyclable. Toutefois, nous prévoyons contribuer à une valeur ajoutée de 25 milliards d'Euros à l'économie en développant de nouveaux bioproduits et l'on y parviendra en coupant nos émissions. Cette transformation nécessitera environ 44 milliards d'euros d'investissements supplémentaires. Ceci facilitera le déploiement de technologies révolutionnaires associées à la production de papier et à l'établissement de bioraffineries à même de convertir des flux secondaires en produits biochimiques d'avant-garde. Une condition pour aboutir à cette prochaine phase de développement est l'instauration d'un climat réglementaire stable. C'est ce qui soutiendra le mieux l'investissement.

« Nous visons à réduire nos émissions de 80 % d’ici 2050 tout en créant 50 % de valeur ajoutée supplémentaire. »

LMP: À quel moment prévoyez-vous ces changements majeurs?

SL: Il faut toujours se projeter loin dans le temps quand on parle d'investissements d'une telle ampleur. Or le temps presse ! Autant sur le plan environnemental – les études le démontrent plus que jamais – comme sur le plan manufacturier. Pour parler le langage des gens d'usines, disons que nous avons un horizon approximatif de deux changements de machines à papier avant d'arriver à notre cible de 2050. Ces convergences entre business, politiques et durabilité environnementale annoncent une nouvelle ère, celle de la diversité des sous-produits de la forêt. Dans cinquante ans, il est envisageable d'imaginer que nous devenions un concurrent à l'industrie pétrochimique.

LMP: Vous soutenez qu'il existe des liens importants entre compétitivité et décarbonisation. Lesquels?

SL: Nous avons été forcés de nous réinventer depuis l'érosion des marchés traditionnels du papier graphique au début des années 2000 et la crise financière qui suivit 2008. Un peu comme en Amérique du Nord, mais, avec en prime, une pression plus forte pour s'inscrire dans le cadre des politiques de lutte contre le réchauffement climatique. Et pour cause ! Somme toute, l'industrie papetière est la deuxième plus grosse consommatrice d'électricité de ce côté de l'Atlantique – juste après l'industrie chimique. Nous émettons encore beaucoup de CO2 bien que beaucoup moins que plusieurs secteurs comme la sidérurgie. Vous le savez, l'Europe s'est fixé des objectifs ambitieux avant même les accords de Paris en 2015. Dans ce contexte, nous visons à réduire nos émissions de 80 % d'ici 2050 tout en créant 50 % de valeur ajoutée supplémentaire.

« Le lien entre compétitivité et décarbonisation se fera par l’innovation. »

LMP: Le défi écologique devient donc une opportunité?

SL: Oui et c'est le cas depuis longtemps. Il n'y a qu'à étudier notre passé pour comprendre comment, au cours des décennies, chaque défi a apporté son lot de solutions. Or il y a aujourd'hui une véritable fenêtre d'opportunité et une urgence réelle au plan climatique et nos entreprises doivent devenir les leaders d'un renouveau industriel.

Le lien entre compétitivité et décarbonisation se fera par l'innovation. En modernisant les procédés, on réduit nos émissions, on invente des sous-produits à valeur ajoutée, on améliore le service et on gère nos forêts de manière écoresponsable. Autrement dit, nous faisons mieux et devenons automatiquement compétitifs.

LMP: Les coûts réglementaires ont réduit une grande partie de la rentabilité annuelle de l'industrie. Est-ce toujours un problème en Europe aujourd'hui?

SL: En 2014, environ 6 % de la valeur ajoutée de l'industrie européenne du papier était avalée par des coûts réglementaires. C'est colossal. Nous avions alerté les politiques sur le sujet à l'époque et la situation a évolué positivement. Toutefois, une étude sérieuse sur la question est à venir d'ici 24 mois.

En théorie, les coûts réglementaires demeurent problématiques, mais ça dépend toujours de la manière dont chaque pays membre applique une réglementation qui est toujours beaucoup plus flexible qu'on ne le dit. Il est ainsi possible qu'un pays soit beaucoup plus strict en matière de mise en œuvre réglementaire que ses voisins. Le cas du déploiement des politiques sur les énergies renouvelables est un bon exemple. Certains pays se sont lancés très rapidement sans réfléchir aux conséquences économiques ou environnementales globales. L'oubli des réalités de certains grands utilisateurs finaux illustre bien le tout. C'est d'ailleurs un des rôles de la CEPI que d'accompagner ses membres nationaux dans l'application la plus intelligente possible des textes européens.

« 80 % de la pâte vierge consommée en Europe est d’origine certifiée et le taux de recyclage est
de 74 %. »

LMP: Le terme de l'heure semble être celui de bioéconomie circulaire. Sur un territoire morcelé comme l'Europe est-ce un objectif réalisable?

SL: Chaque pays européen a son propre avantage concurrentiel. Il y a des pays boisés, des pays plus en avance au plan industriel ou des pays où les taux de recyclage sont meilleurs. En ce sens, en renforçant la recherche et le développement et en identifiant les meilleures synergies entre les régions et les industries, on pourra aller très loin.

Cette bioéconomie circulaire dont nous parlerons cette semaine au European Paper Week (EPW) est déjà très fonctionnelle. 80 % de la pâte vierge consommée en Europe est d'origine certifiée et le taux de recyclage est de 74 %. À terme, nous allons développer de nouvelles technologies de production et lancer de nouveaux produits à base de fibres de bois. Malgré cette performance, il faudra quand même aller plus loin. Il faudrait par exemple exiger systématiquement d'un produit qu'il soit 100 % recyclable.

En Europe, l'ensemble du débat sur la bioéconomie s'est concentré autour des biocarburants. C'est devenu un problème de fond, ne serait-ce qu'en termes d'image. Il n'est pas souhaitable que l'on associe notre industrie à celle de simples producteurs d'énergie. Nos ressources ne partent pas en fumée ; elles se transforment ! Dans ce contexte, notre objectif est de diversifier la manière de présenter la ressource forestière.

« La transition énergétique se fera seulement s’il y a encore des entreprises pour porter notre base industrielle dans 25 ou 35 ans. »

LMP: Comment les gouvernements peuvent-ils soutenir vos membres?

SL: Les gouvernements doivent fournir un cadre politique cohérent et visible à long terme pour soutenir la transformation de l'industrie vers une très faible teneur carbone. Pensons seulement à la visibilité sur le prix du carbone ou, pour illustrer l'importance primordiale d'un contexte réglementaire cohérent, aux prix de l'électricité qui sont subis par nos entreprises. La transition énergétique se fera seulement s'il y a encore des entreprises pour porter notre base industrielle dans 25 ou 35 ans. Autrement, les capacités de production apparaîtront ailleurs sur la planète. Les investissements requis exigent donc un cap clair, car la transformation d'un outil industriel aussi lourd prend du temps.

Technologies présentées lors du EPW 2017



LMP: En 2013, la CEPI avait demandé à des chercheurs de réfléchir à une série de technologies de rupture. Quelles sont les suites du Two Team Project?

SL: Parmi les projets issus du Two Team Project nous plaçons beaucoup d'espoir dans le « deep eutectic solvent ». Ces solvants naturels permettent d'isoler la fibre tout en extrayant le reste des composés du bois d'un point de vue moléculaire. Outre l'obtention d'une cellulose de très haute qualité, cette technologie nous permettrait d'obtenir une pâte à papier de meilleure qualité tout en récupérant des bioproduits secondaires et valorisables.

Si nous sommes à cette étape aujourd'hui c'est qu'en suivi, nous avons créé un consortium européen pour pousser l'idée plus loin. Le consortium regroupe des industriels, des centres de recherche et des équipementiers. La technologie existe en laboratoire et on espère avoir un site pilote dans les deux à trois prochaines années. Ça avance extrêmement vite ! Nous espérons que cette technologie soit commercialement disponible vers 2030.

L'exemple de ces solvants prouve que nous sommes, à l'instar de l'industrie pétrochimique, un secteur qui mise sur la diversification. Dans notre cas, cette diversité provient des dérivés de la fibre de bois et, au cours des mois et années à venir, il nous faudra mieux communiquer cette diversité. Il faudra aussi améliorer la perception du public sur la gestion forestière et exposer l'important taux de régénération et de certification de nos forêts. Un des effets positifs de ce changement d'image sera l'attractivité du secteur auprès des futurs employés.

LMP: À quoi devrions-nous nous attendre au EPW 2017?

SL: La rencontre de cette semaine marque le 25e anniversaire de la CEPI. L'édition 2017 du European Paper Week est organisée autour du thème « Sense the Future ». L'événement est reconnu pour son format unique mettant en vedette certains des leaders et des conférenciers les plus influents de notre domaine. Plus de 300 participants seront présents dont environ 50 % sont des gens de l'industrie.

À l'occasion de l'événement, nous organisons cette année une exposition intitulée « Five Senses ». L'objectif? Faire découvrir aux participants des produits à l'avant-garde de l'industrie. C'est à mon avis un superbe « showcase » pour la bioéconomie. Parmi les produits que l'on pourra un jour tous toucher, sentir, voir ou entendre, il y a par exemple des structures à base de papier qui peuvent remplacer toute une série des composantes d'aluminium dans les avions ou encore des hydrogels cellulosiques qui sont le substrat idéal pour l'impression 3D de cellules humaines.

Le concept d'économie bleue sera aussi présenté aux participants pendant la semaine. L'idée pourrait donner un cadre de réception intéressant pour regrouper l'ensemble des initiatives que l'on entreprend en bioéconomie. Gunter Pauli, l'instigateur du concept et auteur d'un livre sur le sujet, m'expliquait qu'une idée centrale derrière le nouveau paradigme est celle de la reconstruction de l'écosystème industriel. Nous avons demandé à ce conférencier de nous pointer de nouveaux horizons.


Crédits: CEPI


 

 
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