Le secteur forestier québécois : une arme secrète contre les changements climatiques

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J’ai entendu cette question de nombreuses fois : comment la coupe d’arbres peut-elle être bonne pour l’environnement?

Depuis la quinzaine d’années que je travaille chez FPInnovations, mon rôle, quand je réponds à cette question, est d’offrir un éclairage nuancé afin que nos membres et clients prennent des décisions informées. Personne n’aime voir une forêt coupée, mais les forêts repoussent, et cet irritant temporaire est un faible coût à payer afin de réduire les émissions de gaz à effet de serre et contribuer à limiter les impacts des changements climatiques.

Nous ne sommes plus au temps où les changements climatiques pouvaient être considérés comme un problème environnemental futur à refiler à la prochaine génération. Depuis des années, chaque industrie tente de déterminer son rôle face au climat changeant.

Mais quel est le rôle du secteur forestier?

Très tôt, il est devenu évident que le secteur forestier jouait un rôle majeur dans ce dossier : en fait, c’est depuis 2007 que le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) a reconnu que ce secteur pouvait contribuer à atténuer les changements climatiques de deux façons : 1. en maintenant ou augmentant la quantité de carbone stockée dans les forêts et 2. en fournissant un approvisionnement soutenu en fibre.

Oui, récolter le bois des forêts peut réduire temporairement le carbone forestier, mais ce qu’on oublie souvent, c’est qu’une partie importante du carbone du bois récolté n’est pas émis dans l’atmosphère, mais est plutôt stocké dans des produits pour une période qui peut dépasser 70 ans. De plus, une grande partie du carbone contenu dans les écosystèmes forestiers (~60 %) est retenue dans le sol; très peu est émis pendant la récolte. Et il ne faut pas oublier que les produits forestiers peuvent remplacer des produits qui émettent beaucoup de GES, comme l’acier, le béton et le plastique.

Ces données nous ont poussé, mes collègues de FPInnovations et moi, à vouloir étudier dans quelle mesure le secteur forestier peut aider à freiner les changements climatiques. Et à quel coût? Et dans quelle mesure y recourir peut avoir une valeur socioéconomique pour le Québec?

Développent d’un modèle

La connaissance qu’a FPInnovations de l’ensemble de la chaîne de valeur forestière faisait de l’organisation une candidate parfaite pour mener un projet visant exactement à répondre à ces questions. Le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs du Québec était le principal partenaire de financement du projet.

Le projet a été réalisé sur une période de deux ans en étroite collaboration avec l’Université Laval, le Service canadien des forêts (SCF) et l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC). Des participants de l’industrie ainsi que des experts québécois et canadiens en modélisation du carbone forestier, de l’économie forestière et de l’analyse du cycle de vie ont aussi fourni une précieuse contribution.

Ensemble, nous sommes arrivés à un consensus sur un scénario représentant notre point de référence, en d’autres termes, un scénario de référence. Nous avons dérivé de ce scénario quatre scénarios d’atténuation. Chacun de ces quatre scénarios devait comporter un ensemble ambitieux, mais atteignable, d’activités à étaler sur la période de modélisation d’environ 70 ans (2020-2089) et être comparé au scénario de référence pour évaluer l’amélioration ou la détérioration relative des changements climatiques.

Nous avons essentiellement tenté de déterminer si les interventions de chacun des scénarios changeaient le résultat et dans quelle mesure, par rapport au scénario de référence. Les résultats ont contribué à établir des priorités à court et à long terme pour les politiques et la recherche sur la question de l’atténuation des changements climatiques.

Compensation des pertes de carbone

Les quatre scénarios comportaient différentes combinaisons de plusieurs interventions : intensification de l’aménagement forestier (p. ex., création de territoires forestiers additionnels dans des zones agricoles non cultivées et des zones forestières ouvertes), augmentation de la récolte, plus grande utilisation de la bioénergie, production et usage accrus de produits de bois à (plus) longue vie utile, soit des produits qui demeurent généralement en service plus de 60 ans, par exemple des matériaux de construction et des solutions de rechange durables au plastique à usage unique.

Selon les résultats obtenus, les pertes de carbone forestier dues à la récolte sont dans la plupart des cas grandement compensées par les réductions d’émissions découlant de la substitution de produits.

Le scénario le plus ambitieux s’est traduit par une atténuation annuelle moyenne d’un peu moins de 7 mégatonnes (Mt) d’équivalent CO2 entre aujourd’hui et 2030, ce qui correspond en gros à 9 % des émissions annuelles de la province ou aux émissions annuelles d’environ 340 000 Canadiens. L’atténuation annuelle moyenne augmente lorsqu’on considère un horizon à plus long terme (~70 ans), pour une moyenne d’un peu plus de 10 Mt d’éq. CO2/année.

Nouvelles strategies

Revenons à notre question de départ : quel est le rôle du secteur forestier dans l’atténuation des changements climatiques? Compte tenu de niveaux durables de récolte et de pratiques de régénération et de suivi adéquates, les forêts sont réellement des (éco)systèmes qui absorbent le dioxyde de carbone, et l’utilisation du bois aide à éviter la production de matériaux dont l’empreinte carbone est plus élevée.

La plus importante contribution du secteur forestier découlait d’un scénario qui combinait deux stratégies : un aménagement forestier accru et une augmentation de la fabrication de produits de bois de (plus) longue durée.

Les avantages à court terme les plus immédiats sont venus principalement du remplacement de produits par des produits du bois de plus longue vie utile, comme les matériaux de construction. Par définition, « produits du bois de plus longue vie utile » est un terme relatif. Ce qu’il faut retenir, c’est que la vie utile de la fibre doit être prolongée. La fibre de bois serait utilisée pour une plus longue période, repoussant ainsi le moment où le carbone contenu dans cette fibre retourne dans l’atmosphère sous forme de CO2.

À plus long terme, on a constaté qu’un aménagement forestier amélioré et plus intensif augmentait la séquestration du carbone forestier. Autrement dit, les forêts absorbent plus de carbone si elles sont aménagées et récoltées que si elles ne le sont pas.

Au bout du compte, pour remplacer un maximum de produits renouvelables, il faut augmenter l’intensité de l’aménagement forestier (s’assurer que l’approvisionnement en fibre n’est pas le facteur limitant), fournir aux usines la fibre nécessaire pour fabriquer des substituts à base de bois à l’acier et au béton, par exemple, et finalement développer les marchés qui peuvent recevoir ces produits de bois innovateurs.

La suite?

La prochaine étape logique de recherche consiste à déterminer les technologies que l’industrie forestière peut adopter pour commercialiser les produits remplaçant des produits non renouvelables, ainsi qu’à évaluer les impacts commerciaux de ces changements au chapitre des GES.

L’industrie forestière est particulière, c’est peut-être la seule industrie où plus de production signifie moins d’émissions de gaz à effet de serre. Maintenant que nous savons cela, il est temps de se retrousser les manches et, ensemble, de léguer une planète en santé, pour notre génération et les prochaines.


Par Patrick Lavoie, chercheur principal en développement durable et membre du Groupe de travail sur la forêt et les changements climatiques.


Source : FPInnovations


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